Sur « Fleurs d’orage » : lire le « Fil de lecture » de France Burghelle-Rey et la postface de Lionel Ray

Fil de lecture de France Burghelle-Rey : Fleurs d’orage, Claudine Bertrand, Editions Henry.

Le recueil s’ouvre sur l’alliance de la parole avec le monde et sur le désir pour «  le poète aveugle », Roland Giguère, qui a choisi le suicide et au souvenir duquel Claudine Bertrand dédie son texte, de retourner au limon. Pour ce faire se déploie, dès les premières pages, une isotopie de la liquidité. L’eau, sous toutes ses formes, est ici un élément rédempteur et permet à l’errant de trouver son identité. La narratrice, en union avec son interlocuteur, se métamorphose et trouve sa définition : «  je suis méditerranée ».

Au sein de cet univers «  cobalt » et  «  indigo  » «  les «  fleurs d’orages  » dans un vers éponyme et la «  couleur fraîche sur dalles chaudes  » s’associent au champ lexical du bleu.

Le livre formé, avec harmonie, de quatrains aux vers courts et composé de quatre volets avance comme autant de vagues qui se déposent sur le sable du repos définitif. La première partie se clôt sur la révélation que l’eau et les mots sont une même et unique  chose : «  l’eau des psaumes  » où l’on va savoir si le poète ( destinataire ou narrateur ? ), dans un «  éden métissé  », pourra trouver le salut.

Le second volet, après une allusion au tsunami et à la fuite, s’achève sur une profession optimiste du poète disparu qui a écrit :

«   Nous ne craignons pas
les profondeurs

si nous pouvons
remonter plus haut  »

A l’ouverture de la partie suivante, c’est une langue aux accents homériques qui s’offre au lecteur avec, comme cadre encore, les éléments marins et comme moyens, des épithètes et expansions diverses dignes des grands textes :

«  l’orpheline éternité  »
«  abîmés de bleu les nuages saturés  »
«  l’indéchiffrable ailleurs  »  

Et au milieu de la mer qui «  ensorcelle  » et qui grise : l’espoir. A noter, également, malgré tout un lexique funèbre, ces deux vers remarquables :

«  jamais plus le siècle
ne piratera ton verbe  »

Puis la musique, «  cette alchimie  », semble bien la clé dans «  le lamento d’un art sacré ».

Le volet quatre réitère ces isotopies. L’eau, sous l’aspect, cette fois, de la glace et les couleurs également, accompagnent l’hommage au peintre :

« Revoir les paysages
de Sisley lointains

en bordure du Loing
des péniches évoluent  » 

Assonances et allitérations y remplissent leur rôle synesthésique et l’art de Claudine Bertrand – à la fois, dans son sens et sa forme – nous comble :

« Moulin près du pont
un jeu limpide

de teintes ciel de lit
parfois mauve fauve

L’insolence de la cigale
cet été-là stridence
l’orgie la complainte
que l’on délecte »

Enfin, nous dit «  celle qui sait  », le poète, sourcier et visionnaire, choisit, dans un siècle ravagé, de remonter le fleuve.

Avec l’expérience, l’écriture de la poète s’est parfaite. Elle est devenue ici magique, mettant le doigt, avec ce sentiment d’évidence propre à la poésie, sur la beauté du monde.

Postface de Lionel Ray (Extrait)

J’avance comme l’eau, cette citation du poète Roland Giguère au souvenir de qui est dédié le recueil de Claudine Bertrand, oriente notre lecture. C’est indiquer que le mouvement (qui implique énergie) est au principe de la vie, comme de la parole-poème et de la voix elle-même, et du temps qui ne cesse pas.

Claudine Bertrand et l’Afrique par Thierry Sinda

Dans les poèmes que nous vous donnons à lire, la poétesse canadienne Claudine Bertrand exprime sa fascination pour l’Afrique et pour la peau noire qui y est maîtresse ès beauté. C’est sous le grand
étendard Passion Afrique qu’elle les a tout naturellement regroupés.
Même si Claudine Bertrand a forcément un regard d’Occidentale, elle est illuminée par ce « pays de ruine et de lumière » par « ce pays de la mort » « où prononcer le nom du Tyran / te rends la parole » !
En tant que poétesse sensible à tous les ailleurs, elle tente de faire sauter les « portes closes » des « lèvres interdites » « Jusqu’ à ce qu’une fleur apparaisse » à celui qui « attend(s) les mots des poètes /comme des clés/ qui libèrent de la barbarie » !
Dès lors sa poésie se fait engagement en faveur de la dignité de celui qu’elle appelle dans son prisme blanc : l’ « Homme sauvage / à la bouche nomade » et qui n’est autre que l’Africain noir…
S’aventurer sans freins dans les méandres initiatiques de l’Afrique sauvage réattribue la profonde parole-lumière à Claudine Bertrand, laquelle découvre, au risque de se grandement brûler les yeux : la perfection de la prière noire de l’Amour noir ensorceleur : « aimer est une prière noire / Au rythme du tam-tam / des peaux nues / brillent comme une affiche ».
La poésie de Claudine Bertrand est une poésie subtilement engagée, où la force des images, propres aux authentiques poètes, domine. Dans son sujet de passion, et bien au-delà de son sujet de passion, sa
mémoire ancienne formatée l’amène à déborder mécaniquement en émettant des prises de possession relatives à l’écriture, à la mort, au
rôle des poètes et à l’Histoire.
Thierry SINDA

Hommage au poète par Monique Pagé, prononcé le 15 février 2015 et paru dans la revue « Carquois »

Mme Claudine Bertrand, femme de parole nous fait l’honneur d’être parmi nous

Poète, éditrice, animatrice de radio, Claudine Bertrand est une femme passionnée. Son activité poétique comporte deux aspects : la création littéraire et la création de lieux de diffusion de la poésie.

Au début des années 80, des femmes poètes prennent de plus en plus et collectivement la parole dans le sillage des années 70, mais d’une manière plus intime. Claudine Bertrand fait partie de ces pionnières. Depuis cette époque, dit-elle, il y a davantage de femmes dans le monde littéraire. Bien que les lieux de parole collective se sont raréfiés, les femmes poursuivent toujours leur création et ce malgré les événements sociaux et politiques qui menacent cette parole.

En 1981, Claudine Bertrand fonde la revue Arcade réservée à l’écriture des femmes. Elle en a été l’éditrice durant plus de 25 ans. En 2006, elle crée la revue en ligne  mouvances.ca pour donner la parole aux écrivains. Elle est aussi responsable du volet poétique à la revue Des Rails (desrails.free.fr). Elle participe à la mise sur pieds de l’événement La poésie dans le métro, une façon de démystifier la poésie en la rapprochant du public.

Après une carrière en enseignement de la littérature au collégial, Claudine Bertrand éprouve toujours la nécessité de parler de littérature. Elle anime une émission littéraire hebdomadaire le mercredi soir sur la chaine MF Radio Ville-Marie (91,3) de 20h à 21h.

Respectueuse du besoin de parole de chacun de nous, consciente du besoin d’expression d’une société, Claudine Bertrand nous encourage à écrire : « à chacun sa parole c’est en écrivant qu’on évolue, écrire c’est prendre le risque de trouver sa forme…»

30 ans d’activités

Claudine a publié son premier recueil en 1983, Idole errante, aux Éditions Lèvres Urbaines. Une vingtaine de recueils ont suivi, ici ou à l’étranger. Deux autres sont à paraître en France au printemps 2015. Une anthologie, Rouge assoiffée, (L’Hexagone, 2011), regroupe le parcours de l’auteure sur une période de trente ans. Louise Dupré, qui la connait bien, en a fait le choix des textes et rédigé la préface. Un livre incontournable.

Ses livres et ses activités en France et en Afrique, ont contribué à réaliser ce pont qui transporte la parole québécoise au-delà de nos frontières. D’ailleurs le prix Tristan-Tzara lui a été décerné en 2001 pour Le corps en tête. Elle est la seule québécoise, à ce jour, à avoir obtenu ce prix qui est aussi, pour elle, une reconnaissance du langage québécois, vif et original.

«Elle trempe ses mains dans l’eau de l’Éden.

Elle s’en asperge de la tête aux pieds.

Elle entre dans son regard bien décidée à aller jusqu’au bout.» (Le Corps en tête, l’Atelier des Brisants, France, 2001)

Au Québec, en 2002, le Prix Saint-Denys Garneau, lui a été décerné conjointement avec l’artiste plasticienne Chantal Legendre pour L’énigme du futur, un livre d’artiste. Ce prix signifie beaucoup pour elle d’autant plus que Saint-Denys fut un poète associé à une rupture pour ne pas dire une évolution de la poésie au Québec.

La Chute des voyelles, sorti en 2004, réagit au 11 septembre 2001, un l’événement qui fait face à l’incompréhension totale. Le style épouse cette émotion : le langage de rupture est hachuré. Ainsi,  «Dire je est lourd / surtout quand il fait défaut» (p.36)

Avec Une main contre le délire, l’écriture se fait plus cinématographique. Des sortes de tableaux ou miniatures en poèmes rendent compte de l’écriture face aux situations intimes et à la vie. La forme et le titre s’imposent. Chaque livre propose une intensité à travers l’expérience de l’écriture.      «Elle suivrait / n’importe qui /pour échapper à sa ligne de vie » (p.21)

Écrire c’est, pour Claudine Bertrand, se relier aux autres. Sa poésie met en image une réalité ou projette une autre vision de la réalité.  Elle écrit tous les jours. Les textes s’accumulent. L’auteure choisit, élague, rassemble. Elle trouve une unité à travers tout ce déséquilibre que constitue une portion de vie en mots.  

«Quand elle se voudrait à l’abri, les vertiges de l’écriture, instant après instant, l’obsède parmi phrases et silence. [] Elle retrouve invariablement son existence entre les lignes»  (L’Amoureuse intérieure,  1997, p.15 et p.19)

D’un recueil à l’autre, son écriture évolue et elle me confie que plus elle vieillit plus elle s’ouvre aux autres cultures. Elle arrive à l’essentiel, quelques vers, une écriture épurée. Le mystère africain y est-il pour quelque chose?

«Avec pour malle / Ses délires / D’images/ À profusion»

(Au large du Sénégal, poésie, Éditions Rougier, collection « Plis urgents », 2013)

 

LIVRES – « Passion Afrique » et « Au large du Sénégal », sur le site afrique.net

Après avoir a enseigné le français au Collège de Rosemont à Montréal de 1973 à 2010, l’écrivaine et poétesse canadienne Claudine Bertrand se consacre presque exclusivement à la poésie. Une passion qui lui fait chanter sa deuxième passion : l’Afrique. Découverte.

A travers Passion Afrique et Au large du Sénégal parus aux éditions Rougier V, tous deux illustrés par Michel Mousseau, la poétesse canadienne, Claudine Bertrand, offre aux lecteurs deux petits recueils de « Poésie du voyage ». Infatigable voyageuse elle-même, l’auteur ne fait pas mystère de sa passion pour l’Afrique. Ce qui justifie en effet l’un des titres. Et cette passion qui la fait courir depuis plusieurs années à travers le continent africain, elle la chante notamment dans l’un de ces poèmes :

« Je découpe la question du hasard
Pour accueillir ce qui surgit

La passion Afrique
Tu me l’as révélée
Avec ton corps dansant

Puis chaque matin
Tu disparais
En m’offrant des vœux
Comme des cailloux
Pour repousser la frontière
Derrière chaque syllabe »

Sa passion, Claudine Bertrand la vit de voyage en voyage, au Bénin notamment auquel elle consacre de surcroît plusieurs poèmes tout comme au Sénégal dont l’un des recueils est entièrement dédié : Au large du Sénégal. Ecoutez la poétesse :

« Eloignés du large
On marche de nuit
Sur la poussière des ancêtres
L’homme de l’île
Aux nombreux dédales
Enlace nos regards
Dissipant le lendemain
Encore trop loin »

Pratiques à transporter de par leur format, l’on retrouvera dans les deux recueils de poèmes de Claudine Bertrand qui sont faits pour accompagner le lecteur partout : brièveté, émotion et force des mots. Trois caractéristiques qui font qu’ils incitent au rituel du recommencement de la lecture.

Poétesse prolifique 

Passion Afrique et Au large du Sénégal font partie intégrante d’une panoplie d’ouvrages poétiques de l’auteur et dont certains ont été déjà primés au Canada et à l’étranger. Entre autres distinctions, Claudine Betrand a été lauréate du Prix Femme de mérite en 1997 et médaillée d’or du Rayonnement culturel, Prix de poésie en 1998 de la Société des écrivains canadiens, Médaillée de l’Assemblée nationale française le 21 juin 1999 pour le poème « À 2000 années lumière d’ici » publié dans l’Anthologie parlementaire de poèmes, préface de Laurent Fabius, Éditions Bartillat, Paris, 1999, Prix Tristan-Tzara en 2001, Prix Saint-Denys Garneau en 2002 avec l’artiste française Chantal Legendre et Lauréate en 2010 du Grand prix de poésie du Salon international des poètes francophones pour l’ensemble de son œuvre.
Au moment même où le monde littéraire s’indigne de la désaffection observée vis-à-vis des festivals de poésie, Claudine Bertrand veut continuer à porter le flambeau. Ce n’est point étonnant si elle joue un rôle de premier plan dans la vie de la poésie au Québec. Après avoir fondé et dirigé la revue Arcade de 1981 à 2006, elle officie depuis 2006 à la tête d’une revue en ligne désormais célèbre Mouvances.ca. Et elle est également Ambassadrice de la poésie québécoise.

http://www.courrierdesafriques.net/2015/02/livres-passion-dafrique-et-au-large-du-senegal

Titre : Passion Afrique
Langue : Français
Editeur : Rougier V.
Prix : 9 euros

Titre : Au large du Sénégal
Langue : Français
Editeur : Rougier V.
Prix : 16 euros

« Claudine Bertrand et la concision du verset » par Juliette Darle

 

Claudine Bertrand et la concision du verset par Juliette Darle
Itinéraires et contacts de cultures, vol. 2,
Editions l’Harmattan, 2002

 

II convient aujourd’hui de saluer la présence parmi nous de Claudine Bertrand, la poète québécoise, puisqu’elle vient d’être distinguée, à   l’unanimité, par un jury de poètes et de professeurs éminents. Le prix Tristan Tzara 2000-2001, celui du millénaire, lui est en effet décerné pour un livre dont le titre s’avère porteur de tous les fantasmes, Le Corps en tête. Ce livre paraît en France, dans la collection que Bernard Noël dirige à « L’Atelier des brisants ».

Impossible d’évoquer la lauréate dans son activité multiforme. Il figure une véritable rose des vents. Les itinéraires que trace la poète, I’écrivaine, l’enseignante et la conférencière, la fondatrice de revue, celle que l’on entend sur les radios. Sans oublier l’éditrice, la messagère entre Québec et France, l’apôtre passionné de la langue de Baudelaire.

D’elle, je ne veux aborder pour l’instant que trois livres. A l’instar de Tristan Tzara, Claudine Bertrand tient à l’accompagnement des peintres : Marcelle Ferron et son « Cosmos rouge », pour Tomber du jour, le dessinateur Eric Bonnefon dont les fusains ponctuent les proses de La Dernière Femme.

La voyageuse
Sous les traits de la passante, de la voyageuse toujours en déplacement, celle qui hante volontiers les pages de Tomber du jour n’apparait qu’à une certaine distance, évoquée de préférence à la troisième personne. Son mouvement sans cesse dérange les lignes du paysage dont la vision se métamorphose. Obstinément, il ramène à la mémoire l’un des premiers titres de I’auteure, L ‘Idole errante.
Plus ou moins habitée par I’inquiétude, la figure semble mener comme une quête. Et quelque chose va finir par lui répondre, – ou par cerner la question – , quelque chose qui vient de l’espace, de l’horizon ou de l’intérieur de soi. D’évidence une telle démarche induit l’allure du poème, le poids de la césure entre les deux strophes inégales, la concision de la seconde et sa portée d’accent. Parfois sens et souffle demeurent en suspens. Car

Il est des voyages

dont on ne croit jamais pouvoir revenir

Et dont on ignore quand ils ont commencé

Il arrive qu’un être humain croise un site exceptionnel, et la conscience du mystère naît de la vision.

Dans une chute

où s’abreuvent les loups

ils se purifient des pieds à la tête

Mais qu’ont-ils tant à exorciser


Le livre d’une déchirure
Sous ce titre singulier, La Dernière femme, s’inscrit un livre qui n’est pas moins, celui d’une métamorphose. Car de cette « dernière femme », celle d’un passé qui se veut révolu, une autre est en train de naître, porteuse d’avenir.

L’écriture ne va pas ici sans courage puisqu’elle traverse une épreuve de vérité dont les mots finissent par émerger comme d’eux-mêmes. Ils semblent jaillir du plus loin de l’enfance et d’un secret impossible à dire, au travers d’une déchirure qui fait obstacle à toute parole.
A Virginie, sa fille, la poète dédie cette mise à nu d’une mémoire blessée, cette neuvaine de plongées et de désolation qui n’exige pas moins une bonne centaine de versets plus ou moins brefs.
L’accès à l’écriture, à l’unité intérieure, ne s’acquiert ici que par un combat sans merci contre soi-même, au cours duquel, parfois, le sentiment de la fatalité ou la douleur vous dépassent, vous meurtrissent.
La complexité du texte reprend celle du drame, avec les contradictions, les flux et reflux de l’introspection poursuivie, une solitaire parle, tandis que deux personnes engagent en elle une lutte inexorable. L’une qu’il s’agit d’anéantir, « elle » n’est vue qu’à la troisième personne. L’autre n’interviendra qu’au troisième mouvement du livre pour dire «je ». Si de temps en temps quelque complicité les rapproche, cette autre va néanmoins prendre forme et vie, parvenir à l’écriture pour ainsi trouver le salut.
Ce chemin d’une quête côtoie le vide quelquefois, il peut frôler un gouffre, s’ouvrir « sur les pages manquantes ». Nulle tentation pourtant d’adoucir l’angle vif, d’atténuer la charge de mort sous-jacente, la vision noire d’une errance autour des tombes.

Si tout poète avec Rimbaud cherche obstinément « le lieu et la formule », ils surgissent ici de la conscience mise à l’épreuve. La formulation dans ses instants de beauté peut naître du pire vécu. II suffit qu’il prenne forme, qu’une lucidité implacable vienne décanter le verbe. Ainsi la figure qui parle se rend-elle à l’évidence : « Je l’aimais d’un amour crépusculaire mais l’extase venait toujours m’inonder de grisaille. »

À partir de là toutes les remémorations peuvent se dire, le passé s’assume, la parole libérée veut explorer « l’émotion appelée poésie ». Déjà elle salue l’apparition d’une « femme soleil » dont elle suggère l’amour latent, elle procède à l’effacement des stigmates anciens.

Une telle liberté, qui sort de la chrysalide, c’est l’innovation d’une voix. Ce forage opiniâtre impulse un rythme puissant dans ses variations, marquées d’éclats intenses. La ligne verbale, il arrive qu’elle déferle, et qu’en ruptures, tourbillons ou chocs, elle ait des violences d’eaux folles, leurs remontées soudaines, leurs retours de courant.

Le corps en tête
« J’habite tes corps en voyage dans l’espace et le temps. Où que tu sois, je suis. » Ainsi commence le livre très libre d’une femme à l’écoute de l’amour dont elle vit. En elle-même comme en dehors, elle n’a de cesse d’en observer le mouvement. Et son premier regard, vers lui, qui voyage loin, s’avère fondateur de légende. Le titre, Le Corps en tête suppose une certaine insistance de I’érotisme, une certaine aura sensuelle. Cependant que s’imposent d’emblée, à travers le magnétisme du corps, la singularité d’un imaginaire et les inflexions d’une voix dont on retient la résonance. « Le poète est un passant qui prend mon visage. »

L’écriture déroule un parcours que ponctue au-delà des voyages, des séparations, des temps d’absence, toute une mémoire d’instants et de paysages. Les fantasmes inscrits vivent d’une lumière qui change et d’un regard qui change plus encore. L’amour ici ne cesse de mettre toute chose en mouvement, d’en moduler la structure, d’en réorienter le sens : «  Toutes les pierres roulent vers toi, vers le centre de toi. Et elles reviennent vers moi en roulant ton nom. Et l’air qu’elles déplacent est le vent de la vie. »

Lorsqu’il s’accomplit en durée, l’amour donne à ceux qui le vivent la conscience, plus ou moins illusoire sans doute, d’avoir prise sur le temps. Il semble que la transfiguration du moment présent transfigure aussi le souvenir et la vision du futur. Pour Claudine Bertrand, cette alchimie du temps passe par l’entente des corps : « Simple épisode. Je m’allonge à vos côtés. Nos corps s’en vont de table en table. Ils font provision d’avenir. »

Ainsi l’accès à l’écriture invite à percevoir l’univers. « le poème résonne du mantra de la mer et du silence du monde. »
« Ascèse » singulière de l’amour lorsqu’il devient source de l’écrit. Car il est impossible qu’une vision du monde évolue du tout au tout sans impliquer la mutation de l’être visionnaire. L’auteure le sait, qui célèbre sa propre métamorphose. « Il faut voyager avec le son pour sortir de la solitude blanche. Ma bouche n’est plus ce trou dans la glace où je pêchais quelques mots. »

Sans leur concision, ces versets n’auraient pas un tel éclat, ni une telle portée. Ce goût de la brièveté qui va jusqu’à l’aphorisme répond à une exigence essentielle, ne l’oublions pas. Car on imagine l’invisible travail dont jaillissent l’allure spontanée du rythme et tant de fraîcheur inventive.

Rouge assoiffée de Claudine Bertrand

par : France Burghelle Rey

Par le titre de son l’anthologie, qui rassemble quinze recueils publiés de 1983 à 2009, Claudine Bertrand évoque au féminin amour et  passion et l’ensemble des recueils le fait avec une poésie d’une richesse exigeante et dans un véritable hommage à la langue et aux mots.

Une étude exhaustive serait vaine ici. Il suffira de privilégier quelques aspects de l’œuvre pour rendre compte du génie de l’auteur.

Dans la première moitié du recueil la poète alterne l’expression en vers libres et celle en prose avec des textes qui, parfois brefs, vont jusqu’à se réduire en versets. C’est seulement à partir du Jardin des vertiges ( 2002 ) qu’elle trouve sa mise en page et choisit définitivement une disposition en vers libres, avec son rythme souple et musical et sa concision silencieuse. Ceux-ci présenteront, de plus en plus, pour affronter la vie et son destin, une maîtrise du vocabulaire ainsi que la simplicité d’un style souvent lapidaire et porté à la perfection, sans compromis, sans arbitraire comme dans Autour de l’obscur ( 2008 ) :  » Profaner le fatum / Ce qui lui ressemble / Tirage au sort « .

Grâce à un certificat de scénarisation cinématographique l’œil de Claudine Bertrand s’est fait caméra au service d’une écriture visuelle et dans ses textes liminaires, ceux de Mémory, par exemple, chaque cadrage embraye sur le précédent et les voix se multiplient comme des angles de prise de vue. Le lecteur des recueils récents se réjouit alors d’avoir confirmation de son admiration pour la poétique qui s’ouvre ici et offre tout son potentiel:  » lente déchirure / de cette femme / mise à nue / voir soudain / l’œil de voyante « .

Au départ de la réflexion sont déjà convoqués les thèmes de la mémoire et du deuil  récurrents dans l’ensemble de l’œuvre, avec le questionnement qui, d’évidence, va de pair.

Pour évoquer la mort :  » jamais elle ne reverra son père et sa mère  » ( La Dernière femme -1991 ), des mots concrets et choisis avec précision se font écho au long des recueils  » ombre « , »  chaos « ,  » crânes « ,  » os « ,  » guerre « , pierre tombale « . Cette dernière donnera lieu plus tard en 2005, sous le titre Pierres sauvages, à un magnifique développement sur la vie d’une matière devenue vivante :  » La pierre crève les yeux du miroir « .

Ainsi se fait la quête conjointe de l’identité pour celle qui écrit :  » je suis déjà morte  » ( Nouvelles épiphanies – 2003 ) ajoutant plus loin :  » Dire je est lourd / surtout quand il fait défaut « .

Point n’est donc besoin de nouveaux mots, d’un nouveau langage à décrypter pour celle aussi qui, même en errant, –  » je perds l’écriture, », dit-elle, dans le très bel opus A 2000 années-lumière d’ici ( 1999 ) -  a le verbe simple et l’alliance innée du son et du sens: « depuis le début des temps / je m’appelle Constance / malgré tout je me sens prête à décoller « .

Et c’est dans la violence qu’il lui a fallu vivre et écrire là sa souffrance. Cette même année, Tomber du jour évoque la tornade qui détruit  » maisons, villes et villages  » et s’achève par une terrible chute :  » Tombeau des regrets « . Tombera aussi la pluie en 2004 ( Chute des voyelles ) / à la recherche des pleurs  / Cette souffrance / jusqu’au dernier battement du monde « .

Mais la solitude à la fois de l’esprit et du corps  » en réclusion « , comme la recherche de l’identité de  » l’orpheline / en deuil de soi « , trouvent en l’écriture le meilleur adjuvant possible. Déjà en 1994 dans La Montagne sacrée, avant même le mitan de l’anthologie, le verbe apparaît magnifié et semble la solution suprême à un destin décrit mot à mot ainsi que le fait une dentellière pour former ses jours :  » Une parole / s’enracine au temps immémorial / Me délivre d’un secret trop lourd / une voix la plus déchirante / Réamorce le divin « .

Dans  » un cantique de l’âme  » et  » en un poème symphonique  » l’écriture assiste la mémoire par sa présence au monde et prépare la poète à l’accès vers la lumière. Celle-ci écrira dans Pierres sauvages encore :  » un mot à la fenêtre / éclaire le paysage « . Elle qui disait dans sa première prose :  » Je ne suis qu’une fiction  » annonce ainsi la renaissance, corrélative aux deuils multiples, qu’elle avait d’ailleurs pressentie dans une superbe assertion :  » je suis une perpétuelle voyelle dans ce paysage sans limite  » ( La Dernière femme ). Elle ne savait pas alors combien elle disait vrai et ignorait qu’une aventure de plus de vingt ans s’offrait à elle.

Avec Le Corps en tête en 2001 le troisième millénaire s’ouvre sur une constatation positive :  » Je commence à entendre ce que je n’entendais pas « . Le monde, comme le corps lui-même, sont perçus dans une certaine jubilation. Se confirme enfin la joie ressentie à exprimer son existence par l’écriture poétique. Voici que l’année suivante, l’écriture, au service de la nature et du cosmos, rejetant les métaphores usées au profit d’expressions originales comme celle du  » ciel jongleur », honore le corps et, plus encore, l’être féminin tout entier, lui qui  » enlace le minéral / de baisers malicieux / sous un ciel ivre  » ( Jardin des vertiges ).

L’amour encore y est exalté quand  » Un cœur fuit / sous la verrière / de roses et de clématites  » et qu’il  » se révèle enflammé / de toutes lèvres complices « .

Il s’agira donc bien d’espoir dans Pierres sauvages car le voyageur, même s’il fuit,  » entend ce vers:  » Voyageur, debout / c’est vers loin / que tu marches  » et reçoit, par ces mots joyeux, toute la promesse d’un temps-espace offert à sa liberté

Mais néanmoins restent encore des questions qui, dès les premiers temps de la réflexion, étaient là et l’écriture est elle-même objet de doute. En effet, Claudine Bertrand, à la lire, n’est pas toujours certaine que ses mots forment un poème. La douleur s’exaspère dans les derniers recueils quand la mémoire se trouve au comble du manque :  » Je ne sais plus mon nom  » et  que son corps est malade au point qu’ elle crie en une belle et émouvante paronomase :  » Je n’ai plus de prière / …Je n’ai plus de pierres / ni de père  » ( Ailleurs en soi – 2006 ) Mais juste après, dans un sursaut, elle exprime sa décision d’ « extirper le verbe / du verbiage / du vacarme / pour éloigner le banal / et rendre le mot à  la bouche « . L’objectif essentiel est donc  toujours bien le verbe.

Les mots étaient déjà en 2001 les compagnons de la femme renaissante:

« Dentelles, satin, tulles mousseline  lui font un

cortège de sonorités sous le palais.

Un flux de lumière coule dans le corps de la pensée. »

Enfin dans le dernier recueil ( Passion Afrique- 2009 ) le poète se fait le  » passeur  » de cette lumière, la voix  » renonce à se taire  » quand,  » derrière chaque syllabe « , est repoussée  » la frontière « . On se souvient que celle qui s’identifiait au E n’a pas hésité, pour faire jouer la musique, à introduire dans sa poésie l’anglais ou l’italien.

C’est tout cela, avec la variété des moyens, la fidélité aux thèmes et l’harmonie d’un certain lyrisme évident malgré l’économie des mots, qui fait l’originalité et la valeur de l’anthologie Rouge assoiffée de Claudine Bertrand.

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Un article de Nimrod sur « Passion Afrique »

CLAUDINE BERTRAND,

UNE PASSION LUMINEUSE

 

On ne sait à quoi tient une rencontre. Celle que j’ai eue avec le recueil de poèmes de Claudine Bertrand relève du miracle. Un miracle d’autant plus précieux qu’il témoigne du feu, le feu de la fournaise africaine. À l’ar­rivée, la poète nous donne à entendre et à voir un chant transparent, car la braise est devenue lumière, nous enveloppant sans façon, comme une nourriture ignée, presque l’orangeade qui ac­cueille l’assoiffé que le dehors inhos­pitalier a meurtri. « Noire lu­mière » — titre du premier poème qui ouvre cet ouvrage intitulé comme une déclaration d’amour, Passion Afrique­ —, est d’une lim­pidité extraordinaire. De la passion invoquée ici n’émane plus qu’une lumière printanière, forte, frétil­lante, et dont l’apai­sement constitue la matière. Pour nous en convaincre, lisons la première partie du poème :

On ne sait quand commence le voyage peut-être était-il déjà amorcé avant de fouler la terre Afrique mais on sait qu’il est contenu dans chaque seconde comme une attente.

Le tissu de nos vies

file sans reprise

ouvre un espace

où s’y glisser

comme ces mots

défilant à la queue leu leu

de débâcle en orage

ou flambée de sons

 

On ignore parfois

qui vient nous remuer

mais la sensation est là

le soleil est là

voilà des signes

nous rattachant au vivant

Claudine Bertrand atteint à l’essentiel avec ces vers-là. Ils sont dédiés à Amine Laourou, certainement un ami béninois : la poète cana­dienne est ambassadrice « en poésie » du Bénin. Elle ne pouvait recevoir de meilleure mission. Ambassadrice, elle est, en effet, mais de la lumière, de son magnétisme, de sa caresse. Claudine Bertrand a trouvé au Bénin non pas son Abyssinie, mais une manière de quête que peut-être la femme en elle était à même de restituer avec une vérité autre que celle du poète de Charleville-Mézières. Ici, rien n’est abrasif, rien qui s’apparente à la quête de l’or et au trafic d’armes. « Au-des­sus du lac Nokoué / murmure à l’oreille / aimer est une priè­re noire », confesse-t-elle. Le ton est toujours jus­te, il nous em­porte avec un brin d’amour insu, parce que le temps presse, qui est vécu, unique, essentiel, à la croisée des étoiles — et qui donc, parmi les hommes, au petit matin, quand celles-ci pâliront, nous donnera la certitude qu’elles reviendront le soir éclairer notre âme ? La beauté est comme l’amour : elle a toujours faim, même si elle ne se plaint ja­mais. Claudine Bertrand explore l’Afrique avec l’« arme miracu­leuse » qu’est l’amour, et on comprend qu’elle y réussisse avec cette grande simplicité — du moins, la simplicité du grand poète. Ayant transformé la lumière africaine, elle peut à sa guise inventer les néolo­gismes qu’elle veut — l’amour autorise tout, soutenait saint Paul !

Tes mains étrangent les plis du corps

font entrevoir de larges horizons

dans l’entrecuisse

je te supplie

de ramener le soleil à l’ombre

Claudine Bertrand prend à revers Arthur Rimbaud ; Une saison en enfer est renversée, car c’est en Afrique, plus précisément, au Bénin que la Québécoise déniche aujourd’hui les « voleurs de feu » de la mythologie occidentale. Ne lui en faisons pas grief. Ce serait oublier que, depuis les surréalistes, l’amour est devenu un outil de connais­sance pour les poètes. Oui, l’Africain sera désormais l’éclaireur de l’uni­vers : « Voleur de feu / tu portes l’art / à coups de bouts du monde ». La passion qui s’exprime dans ces vers justifie parfaitement le titre de ce recueil. En outre, on n’a jamais dit si bien et si court. Et la poète d’ajouter :

Tu es de ce côté de l’histoire

qui jamais ne commence

jamais ne finit

multiple comme les vents

            C’est l’argument imparable : chapeau bas !

NIMROD

Claudine Bertrand, Passion Afrique, « Ficelle » n° 92, sep­tembre et octobre 2009, illustrations de Michel Mousseau, éditions Rougier V. (Les Forettes 61380 Soligny-la-Trappe), 45 pages, 7 €.

 

 

 

 

Un article de Chantal Danjou sur « Au large du Sénégal » – 2013

Claudine Bertrand, Au large du Sénégal . Ed. Rougier V.  2013, Collection Plis Urgents  29

 

Ecoute !

            « On ne sait quand commence le voyage… » , c’est ainsi que Claudine Bertrand abordait son recueil intitulé PASSION AFRIQUE. Reprendre ses propos, ici, permet de souligner combien l’itinéraire de l’auteur en Afrique, les voyages successifs qu’elle y fait, est une quête non du seul paysage mais de la langue appelée à le décrire voire à l’annoncer. C’est sans doute aussi reconnaître ce que la réalité du voyage modifie de son appréhension du monde, de l’humain, exprimer le processus alchimique par lequel l’expérience vécue se traduit par une expérience renouvelée et risquée de l’écriture : « Une aventure inachevée – et acceptée comme telle - / A chaque page / Sur la vague / Trame de haute marée ». Dans un même mouvement, c’est s’interroger sur ce que l’on voit, « Se frayer un chemin / Entre bruits et turbulences ». Comment la pratique poétique déplace-t-elle le regard et redessine-t-elle les frontières d’un pays en tenant compte de son histoire, de ses révoltes, tout autant de l’observation et de l’acuité du poète ? C’est alors quitter l’arbitraire, bannir le tourisme, pour l’aventure, géographique et intérieure, le savoir sur leun monde ne pouvant être que provisoire et intimement lié aux « bribes de langage » qui serpentent à travers lui comme autant de fleuves menant à la mer qui « Ouvre grand ses marées ». Travail syncopé d’évidement et de recouvrement, le poétique ne saurait initier au monde sans en redéfinir l’espace.

 

AU LARGE DU SENEGAL  s’ouvre sur une citation de Léopold Sédar Senghor dont l’injonction réitérée de « Ecoute » frappe le lecteur par le rythme qu’elle impulse, d’abord, par l’état de vigilance qu’elle suppose, ensuite. Pour la poète québécoise, c’est aussi, par le « silence » et par la « voix » conjugués, explicitement nommés par L. S. S., rejoindre une communauté de langue – la francophonie – et une sensibilité aux différences, provoquant l’étonnement et le désir, autrement dit un état poétique préalable à l’écriture. C’est aussi se rapprocher d’un certain humanisme. A l’injonction liminaire fait écho, pour le lecteur, le conseil d’un autre poète-arpenteur et notamment du Sénégal, Max-Pol Fouchet : « Regarde / Ecoute / Débusque / Prends la légende / avec amour en toi », écrivait-il et auquel Claudine Bertrand, toujours dans cette connivence particulière et instinctive qui relie parfois les poètes, répond par : « L’homme nomade / Mue légende en réalité ». Une telle croisée de route et de pensée atteste bien de l’accueil fait à la diversité des paysages, du respect avec lequel le regard se porte sur l’homme et au-delà sur l’humanité – son origine et son histoire – ainsi que sur son environnement ; témoigne enfin de la générosité d’une écriture authentique qui cherche non pas l’exotisme mais la transmission d’une expérience : « Te dire encore / Mon Afrique », à l’instar de Max-Pol Fouchet, poète mais aussi photographe qui, loin de tout effet spectaculaire, saisissait avec son cliché représentant un visage d’homme de Casamance, l’essentiel. Ne s’ouvrait-il pas à l’essence des choses et des êtres, quand le spectateur – photographe, voyageur, poète – accepte enfin d’être regardé par celui qu’il regarde, consentant à ce monde que son modèle portait au moment de la prise photographique ? C’est l’impression que donne ce beau visage de Casamance. Et en cela il conduit au très juste pressentiment de Claudine Bertrand qui voit, au fil du voyage comme « Au fil de l’eau / Des visages perdus / [qui] Refont surface / Et nous regardent ».En ce sens, l’auteur a su lier le pittoresque et l’intime, le détail qui, littéralement, sait emmener son lecteur au Sénégal, se trouve dans le temps même de son énonciation, intériorisé, « dans les draps de Savane », mémorisé, inscrit dans une sorte de généalogie revisitée. La poète-voyageuse est avant tout celle qui consigne les traces successives de l’humanité, naissance au monde voyagé qui devient « renaissance », reliant les deux rivages extrêmes – la vie et la mort – par « la barque-sortilège », symbole de traversée, cette traversée sensible, intellectuelle et humaine qui double, précède peut-être, le nomadisme à travers le pays. C’est en même temps un voyage dans la langue dont les verbes, tels « interroge ; dicte ; persiste énigme ; légende ; me mystère », permettent à C. B. de s’inscrire dans une « géopoétique » et ainsi, écrit-elle, «on revient dans nos pas / Larmes de Senghor / Ramenant à la source / La langue », le départ ayant été métaphoriquement déplié comme une « Levée d’encre ».

Le titre du recueil, auquel cas, ne peut qu’interpeller le lecteur. Ce « au large du Sénégal » ne signifierait-il pas un territoire de langue, d’où l’on part et où l’on revient avec les embruns et les goûts de la traversée, sans oubli possible, les papiers gouachés de Michel Mousseau qui accompagnent le texte fonctionnant comme des îles ou des marées de papier, incessantes, où le poète apprend à nommer son « large », lieu du « Rien n’est apparu / Ni disparu », du transitoire et du saisissable à la fois, où se mêlent le perceptible et le dit, « odeur de la semence odeur de la parole » matière même du poétique, selon Léopold Sédar Senghor.

 

 

Chantal Danjou pour La Roue Traversière

Un article de Chantal Danjou sur « Passion Afrique » – 2012

Claudine Bertrand, Passion Afrique. Ed. Rougier V. 2009, Revue « ficelle » n° 92

 

Poète, la langue désirée

            « On ne sait quand commence le voyage… » Dès cette courte prose liminaire, Claudine Bertrand donne le ton de ce voyage qui conjugue la découverte géographique et celle, incessante, de son territoire langagier. Au-delà du Bénin, de sa « noire lumière » et de « la place de l’Etoile-Rouge », le poète interroge autant qu’elle s’interroge : « Que valent nos mots » ? Nullement question, ici, de traquer l’anecdote, le faire-local mais plutôt de renouer avec l’idée d’une « transculturalité ». Il y a à la fois passage et changement, pas l’un sans l’autre, le voyage poétique ayant commencé – on l’aura compris – bien avant que la terre africaine ne soit foulée. Mettant en question sa langue, et son autonomie de langue, il semble que Claudine Bertrand s’aventure dans un métissage, comme si lieux, couleurs, langues, corps, englobaient et dépassaient leurs identités respectives ou du moins prenaient en compte à la fois leur succession de lieux et de langues, leurs mutations, pour « les trier hors du banal » ou « pour défier l’imaginaire », « arracher le verbe / du verbiage du vacarme », divaguer, subvertir, réinventer. A la manière dont Hédi Bouraoui l’écrivait dans Nomadaime[1], « les mots investissent / prêts à éclore », le « livre télévoyage », autre et bel exemple de « transculturalité ». La langue ainsi voyagée, ne serait-elle pas, à poursuivre le rapprochement entre Claudine Bertrand et Hédi Bouraoui, ce « Toi »[2] – langue, « homme sauvage / à la bouche nomade », « poète de l’incertain »[3]« hasardée entre doute et envie »[4] ?  Ce tutoiement, l’auteure québécoise le reprend dans la scansion initiée par « Tabula rasa » et plus la langue est étrange, plus « Ta tête a mal / comme un vieux carrousel / qui grince », plus elle fait retour « après avoir erré », proférée sans concession par le personnage mi-masqué mi-dévoilé du « tu t’es vu refuser / tes papiers sans raison ».  Jusqu’où dire ses origines de langue ?

« On ne sait quand commence le voyage […] mais on sait qu’il est contenu dans chaque seconde comme une attente ». Les limites des mots ne viennent pas de la langue en tant que telle mais – et l’expression est judicieuse – de « la queue leu leu » de mots, de cette continuité faite arbitrairement communication et que le poète brise, posant la question du poétique à l’encontre même d’un faire-poétique. Il y a dans ce livret des expressions nominales, des inversions, des allitérations qui diffractent la langue comme si le texte lui-même – hors toute continuité communément admise – était « le miroir / qui dévore les mots ». Dans cette perspective, Claudine Bertrand esquisse un contexte autre que celui d’un continent, d’un mode de vie ou d’une économie, elle ramène la langue à l’ignorance, à ce « ne pas connaître » étymologique, prononçant lucidement l’injonction à ne pas connaître, pour créer sa « Tabula rasa », qui est aussi le « gouffre », « l’extrême », « l’ombrage » consentis « pour repousser la frontière / derrière chaque syllabe ».

Le poète n’est pas – n’est plus – dans la tentation du mutisme, comme dissuadé  de poursuivre son œuvre parce que pris  par la contemplation du monde au point de n’avoir plus rien à y ajouter. Ainsi qu’on peut l’entendre ici et là, il n’est pas le poète acculé à ce silence altier qui sait – trop bien ! – que tant de choses ont été dites et tentées en matière de poésie. Tout comme si elle était peintre et musicienne, la « noire lumière » chez Claudine Bertrand est matière ou vibration ou « bruits » ou « gestes rituels ». Non pas prise dans une impossibilité à dire, cette « voix / appartenant à une autre langue / qui renonce à se taire », renoncer participant ici de sa libération, de son doute – il y a de « l’invisible » entre les signes – autant que de son désir.

 

Chantal Danjou pour La Roue Traversière



[1] Hédi Bouraoui, Nomadaime, éditions du Gref, Toronto (Ontario), Canada, 1995

[2] ibidem

[3] Claudine Bertrand, Passion Afrique

[4] Hédi Bouraoui, op. cité