A propos de Claudine Bertrand poète, article de Brigitte Ferrand paru dans la revue Europe (2021), accompagné d’une lecture de « Sous le ciel de Vézelay »

La Québécoise Claudine Bertrand fait corps avec la fêlure. Elle se dit idole errante, perdue entre une origine à trouver et le lieu qui en serait la source. Son œuvre toute entière en est le reflet. La blessure est chair, les mots l’expriment par exsudations progressives. Elle trouve un apaisement au milieu des espaces. Sous sa plume les mots se nourrissent des éléments ; eau, feu, air et terre envahissent son être profond ; le vent, les fleurs, les pierres et les arbres, les nuages et les étoiles, la nature tout entière participe de cet élan poétique ; les mots l’enrobent de douceur, lui permettent de calmer la douleur – « des mots en maraude / s’attroupent s’empilent / se veulent poèmes »

Plus son œuvre avance, plus elle renvoie à la source existentielle, à l’origine, qu’elle concrétise jusqu’au pays de Lucy. Le Corps en tête (2001) marque un tournant dans son écriture. L’auteure se dégage de la chair pour privilégier l’ailleurs, un ailleurs intérieur - « l’indéchiffrable ailleurs / ultime frontière en soi » ; mais aussi celui du voyage : elle franchit les mers, cherche en Europe ou en Afrique des terres de lecture, de dires, de partages, et par contrecoup d’écriture. Elle choisit des lieux d’intériorité, porteurs d’une forme de mysticisme (Vézelay, la grande Chartreuse…) comme si l’austérité devait être au rendez-vous d’une écriture susceptible de transporter hors corporéité.

Aujourd’hui la poète inscrit ses poèmes dans une forme de spiritualité. Ses derniers recueils qui se veulent plus lumineux, montrent un apprivoisement de l’écriture qui la rend secrète d’une certaine façon, et sollicite l’oreille pour en percevoir le chant.

Le séjour à Vézelay inscrit un moment particulier, une circonstance émouvante par l’espace offert au son, donc à la voix, vers une écoute cosmique. « On va vers Vézelay comme vers une étoile » (Jules Roy). L’épigraphe donne le ton de ce recueil écrit en résidence dans la maison du poète. Sous le ciel de cet endroit sacré vivent des ombres – écrivains, peintres, sculpteurs, archéologue, éditeurs – et la poète chemine de l’un à l’autre, rendant ces personnages-fantômes plus vivants que les pèlerins de passage. Claudine Bertrand inscrit son lecteur dans son monde onirique, celui de ses rêves, de l’espace imaginaire (et pourtant tellement réel en même temps) dans lequel elle laisse filer le temps. Ses pas nous entrainent dans les ruelles d’un village empli de mémoire et de richesse artistique ; tel est son regard, celui de la poète en prise avec les mots qu’elle installera définitivement dans la Basilique Sainte Marie-Madeleine à la fin du séjour, permettant à ses poèmes, extraits de nombre d’ouvrages, de résonner au-delà de l’espace terrestre ; une lecture dont on aurait aimé être le témoin.

Sa poésie incarne le monde où elle se trouve, mais elle-même le boit dans sa globalité (on revient au corps, malgré tout). Chaque recueil en est la marque forte. On a pu parler il y a quelques années de la puissante fragilité de cette poète. Elle atteint maintenant un équilibre qui, même fragile, trouve une force de pierre dans les mots.

Claudine Bertrand, dont on connaît par ailleurs le combat humaniste et celui en faveur des femmes et de leur écriture, fait parler sa rage de vivre. Sa langue griffe. Elle existe dans une apparente diversité ; mais plus on la lit, plus l’unité s’installe. Au fur et à mesure des années, l’eau du fleuve poétique s’écoule et, telle la Loire, passe des sinuosités montagneuses au calme majestueux d’un grand fleuve dans sa course vers l’Océan. La poète a trouvé ses îles, il lui faut toute la vie pour y héberger ses désirs d’écriture. « Jamais assez de vies / Pour m’imprégner d’une parcelle / Tant d’écrits grandeur nature ».

Brigitte Ferrand

Critique de « Sous le ciel de Vézelay » parue dans la revue Recours au poème Numéro 205 , Novembre / Décembre 2020 par France Burghelle Rey

Sous le ciel de Vézelay, Claudine Bertrand, collection Accent tonique, L’Harmattan, 2020, 79 pages, 12 euros

A la suite d’un séjour à la maison Jules-Roy Claudine Bertrand s’inspire de ses impressions sur Vézelay et les paysages du Morvan qui l’entourent pour produire des poèmes de tonalité et longueur différentes.

Les titres au sommaire montrent que l’inspiration et la réflexion ont trouvé des sources variées, notamment dans les lieux : « Le Cimetière », « Banc public », « Le Marché ».

Dès l’incipit le champ lexical révèle l’envoûtement exercé par le lieu sur la poète qui avoue : « Je perds pied » et cela dans un « Décor insolite », « une mer enivrante : « Vézelay / Aventure hallucinante ». Vers courts formant de nombreux distiques et phrases nominales traduisent une forte émotion-source.

Le second texte, « Alphabet sous la pluie » retrace une conscience du travail en train de se faire, une performance de « stances » et de hiéroglyphes » qui nourrit l’intérieur et le pénètre d’un mystère. La chambre est un sanctuaire avant l’appel extérieur, celui de la rue.

Ainsi le lecteur, comme l’a fait la résidente elle-même, attend-il beaucoup de la suite, convaincu par la paix et la lumière qui définissent « ce lieu sacré » « Où la parole devient poésie » :

J’entrevois une lueur

Toujours interminable

Comme Marco polo

Explorant un nouveau monde

L’énergie de Claudine Bertrand est stimulée par « l’opéra » qui naît du paysage et il faudrait plusieurs pages pour rendre compte des conséquences poétiques de cette magie. Quelques pistes suffiront à donner l’envie de découvrir le recueil.

Il faut savoir déjà qu’à Vézelay « Madeleine veille » sur la colline chère aux écrivains et créateurs auxquels la poète va rendre hommage en créant une sorte de reportage poétique. « En communion avec les pierres » et les pèlerins qui se dirigent vers Compostelle, séduits par Vézelay et son « temps / qui passe au ralenti » grâce à la sainte qui fut la « première au tombeau ».

La poète met ses pas dans ceux de ses prédécesseurs et de ses disparus et « cherche / Strophes toujours fuyantes » quand tercets et quatrains se succèdent, dans la magie des mots, pour percer les secrets du « banc public » dela MaisonJules-Royet de ses jardins qui rendent urgente l’écriture. Mais celle-ci est exigeante et demande de dépasser l’état de recueillement pour se laisser inspirer par l’écrivain « aux livres immenses » et être à l’écoute de la voix de l’ange intérieur.

Au mitan de l’opus monte la fièvre créatrice et un poème comme « D’une aube à l’autre » n’est pas, avec « l’oisillon blessé » et la mauvaise herbe, sans rappeler le pittoresque poétique de Colette quand elle parle de sa Bourgogne. Une plongée spatio-temporelle, pour celle qui « défie les nuages », stimule cette fièvre en même temps que les promenades et la liste des amis poètes qui méritent un quatrain :

Bernard Noël  Zéno Bianu

Valérie Rouzeau

Sans oublier William Cliff

Guy Goffette   Robert Desnos

Autant de voix comme aussi autant de langues pour autant de siècles de littérature et d’art à l’occasion de ce séjour dans « Vézelay encore et toujours », cité « Inexpugnable » d’Histoire et de religion.

Le rythme régulier de l’écriture mime, par son incantation, celui des litanies et du temps dévolu à ce « voyage initiatique ».

Dans la barque du voyage

Un bleu étourdissant

Aspire à sa propre voix

Tanguée par les vagues de la vie

Teintée de violence

J’apprivoise cette Basilique

Livres de pierres et de lumière

Ainsi Claudine Bertrand, définitivement imprégnée de cette ville magique, lieu de sa renaissance, a-t-elle bien accompli sa mission de poète-pèlerin en ajoutant au silence sacré, interrompu par les cantiques de la foule réunie dansla Basilique, une parole lénifiante qui magnifie les mots.

 

                                                                     France Burghelle Rey ( août 2020 )

Un article de Chantal Danjou sur « Sous le ciel de Vézelay »

SOUS LE CIEL DE VEZELAY         Claudine Bertrand                Editions l’Harmattan, 2020

Ainsi que le mentionne la quatrième de couverture, c’est au cours d’un séjour à la maison Jules-Roy en Bourgogne, que Claudine Bertrand écrit Sous le ciel de Vézelay. Le paysage icaunais exerce une fascination sur le poète. Dès lors, son itinéraire topo-sensible évoque un « reportage poétique » plus qu’une exploration du terroir en dépit des références toponymiques. La question du lieu est posée. Mais de quel lieu s’agit-il et que recouvre et/ou recherche-t-il ? L’origine, vraisemblablement. La dédicace à Virginie, fille de l’auteur, assure une première parenté, le double ancrage charnel et affectif. L’autre filiation sera littéraire et artistique, étonnamment reliée aux quatre coins du monde, de Tagore à Calder en passant par Georges Bataille puis, bien sûr, par Jules Roy et, clin d’œil émouvant de femme à femme, par Tatiana Roy née Soukhoroukoff. Et si l’origine à son tour se dédoublait : la trajectoire d’une femme qui observe, consigne, prend conscience de l’œuvre qui court au fil des jours sans se départir de l’émerveillement ? Le choix des adjectifs qualificatifs concernant le décor en témoignent : « hallucinante ; tentaculaire ; fantomatique ; enivrante ; onirique », à travers lesquels le réel se trouve transcendé.  Les substantifs aussi renforcent l’idée d’une vision qui serait presque une mise en abyme. Sous le texte, effectivement, sourdent d’autres aventures et sources littéraires telle l’Odyssée, récurrente, des relations aux autres arts, « spectacle » et « pellicule », permettant à la fois une approche panoramique et la sensation d’infimes détails détachés du contexte pour se mêler à des impressions étrangères. Max-Pol Fouchet, si présent à Vézelay, disait, lui, qu’« il n’est rien d’autochtone tout est venu d’ailleurs »[1] tout en affirmant aussi « Ne dis jamais : / vous êtes d’ailleurs, je suis d’ici. / Ne dis jamais : / nous n’avons jamais parlé / le même langage. »[2]

C’est dans une telle ambivalence que se situe le poème, plus exactement le langage et son aventure poétique. Peut-être serait-il possible de rappeler ici la possibilité offerte par une résidence d’écriture de réunir sous son toit des auteurs venus d’horizons divers, porteurs d’alphabets contrastés, capables d’agir en retour sur le paysage, en quelque sorte de le déployer à l’infini. Si Calder est « inventeur de mobiles » titre de l’un des poèmes, C. B. agite, compose, invente, déplace. « Pluie de consonnes et de voyelles / Traduire ce qui est [3]», écrit-elle, « traduire » rendant compte du processus alchimique, « ce qui est » s’inscrivant malicieusement en italiques. De la même façon le lecteur notera l’achoppement de l’abstrait sur les détails concrets, ainsi en est-il de « Débris de langage / Alphabet de fortuité / Le long des routes / Et la pluie prend fin / En une idée germinante / Ondulante à l’infini »[4] . C’est donc un livre où le fragment et l’éphémère rencontrent la densité et l’éternité, le mobile l’immobilité, la captation la fuite, le papillon « l’idée germinante ». Ainsi « l’herbe fuit [-elle] dans tous les sens »[5] et donne une belle image du visuel de couverture de Maria Desmée dont le travail explore l’ombre et la lumière, pèlerine dans les différents points panoramiques, rassemblant paysages intérieur et géographique. Terre de passage, Vézelay, jalon du chemin de Compostelle, ce lieu permet une dernière filiation, peut-être la plus douloureuse, celle du frère mort qui se présente comme une figure à la fois tutélaire et disséminée. Les enchaînements sont alors plus rapides, « scénario / empli de sens et de vertiges »[6], « Ebahie me joins aux visiteurs »[7] – visiteurs qui sont autant des voyageurs que des spectateurs ou lecteurs, personnages du passé et du présent – « Je dépose une rose »[8] – geste qui rend hommage à l’absent comme à l’absence, ritualise le rythme ternaire de la « dépossession ; sensation ; illumination »[9] du dernier poème qui tient ensemble l’enfance douloureuse et la reconquête, le texte lyrique – « la cantilène »[10] – et le silence qui lui crée sa chambre d’écho.

Chantal Danjou



[1] Max-Pol Fouchet, Demeure le secret, p. 35, éditions Actes Sud, 1985

[2] Ibidem, p. 122

[3] Claudine Bertrand, Sous le ciel d Vézelay, p. 15

[4] Ibidem, p. 18

[5] Ibidem, p. 32

[6] Ibidem, p. 41

[7]Ibidem,  p. 65

[8]Ibidem,  p. 69

[9] Ibidem, p. 76

[10] Ibidem, p. 75

Trois articles parus sur le site de l’écrivain Claude BER

JARDIN DES VERTIGES (L’Hexagone, Québec, Canada)

La Québécoise Claudine Bertrand nous livre une de ses meilleures inspirations poétiques avec ce recueil. Son titre en dit l’apparent paradoxe : un jardin est une création délibérée, gouvernée par l’homme, à l’inverse des vertiges qui le surprennent et l’étourdissent. Mais la poésie n’est-elle justement pas cette emprise forte et irrésistible sur les sens, qui pourtant est connue et dirigée par les mots? Le début du livre le dit en beaux vers : «La vie s’est pendue au cou / puis dans la pénombre a cogné / comme tête contre poitrine// Chacun de ses mots / peut offrir du jour / peut manger du ciel.» Joie souvent, parfois amertume : «Mots contre nature / on les met en terre / pour faire venir l’aigreur// Dieu est une saveur / dans la bouche basse / il sécrète sa semence// sait-on ce qu’aimer veut dire?».

On sent assez que rien n’est abstrait, théorique, dans cette poésie pleine de souffles, de plantes, d’animaux, d’eaux qui métamorphosent jusqu’à la réalité urbaine : «Chargée de cascades / au mollet nerveux et musclé / la ville n’est plus la ville.» Une poésie qui herborise l’hellébore, le nombril-de-Vénus, la «Circée des Alpes / à deux pétales», qui interpelle des «clochers en cavale». Une fraîcheur, au goût de vivre si rares dans la poésie contemporaine! La sensualité du corps se transmet à la nature : «De la cuisse des aubépines / s’affole la tombée du jour», et réciproquement le corps amoureux est traversé d’une exaltation panique : «Grâce à l’odorat / les yeux fermés / on sait que l’amant est là// Elle tend les bras / Et sa bouche tourmente / comme la mer à boire// Devant le fenouil feuillage en nuage / le corps à corps se noue / se fout de tout.» L’élan va de la fragilité des arbres et de la chair à la voie lactée, dans une appropriation panthéiste fervente : «Balcon en forêt / offre une liturgie nouvelle / chaque jour ouvre le missel de tes mains / la parole nous exprime.»

Comment, lors du séjour en Rhône-Alpes qui a suscité ce recueil, Claudine Bertrand n’aurait-elle pas aimé les pages de Rousseau sur son bonheur aux Charmettes, les vieilles histoires paysannes, et cette femme guérisseuse, un peu magicienne, «qui parle à la nature», enseignant que «pour provoquer les rêves on boit / une infusion de clefs de noix»? Cette femme, c’est elle-même dans le jardin des mots. Comme pour le corps les décoctions de bardane, la lecture de ses pages est tonique pour l’esprit. «Traversée de matière vivante / je vibre comme pas une en bout de souffle» : oui, avec des mots précis, vifs ou tendres, une rythmique concertée.

Claudine Bertrand déploie au Québec beaucoup d’activité, dirigeant la revue Arcade et une collection de poésie; mais elle est aussi, surtout, un notable poète – disons comme au Québec une poète, c’est tellement mieux! – dont le portrait serait bien celui-ci : «Sans gêne et sans retenue / les lieux la courtisent// Avec mots images / et pointe de malice// Attise le sang des cigales / près de la roche pleureuse / plus elle s’approche / plus les larmes s’assèchent.»

Marie-Claire BANCQUART
Europe, Automne 2002

UN LIVRE À L’ENVERS

Avez-vous remarqué comme la lecture, au gré même de votre intérêt, peut aller de soi dans un mouvement dont la régularité vous double d’une sorte de volume agréablement neutre? On dirait que la conscience a trouvé là une compagnie intelligente, qui entretient son éveil mécaniquement. L’habitude se loge ainsi partout, y compris dans l’acte qui a pris son départ dans la passion. Mais cet acte attend toujours la secousse première, quitte à ne l’espérer plus qu’à l’improviste.

Vous avez donc «pris ce qui a toutes les chances de n’être qu’un livre de plus quand, soudain, la ligne s’effondre et vous voici à bout de souffle. Vous aviez oublié que lire est une respiration mentale et qu’il suffit à la phrase de rompre le rythme ordinaire pour qu’aussitôt – sujet, verbe, complément, qualificatifs, propositions principale et subordonnées étant déchaînés – advienne un désaccordement qui précipite en vous une présence. Tout va très vite, sans approche, sans alerte, car la structure de la phrase est une forme qui vous envahit, vous occupe.

Bien sûr, vous examinez cet effet, c’est-à-dire que vous remontez la page et relisez : «Je sens le drap une tendre partition nous nous perdons en étreintes rien n’est arrivé ton désir épars dernier croquis.» Oui, un seul point au bout, et cette succession par petites saccades qui s’accolent en battant de vitesse la logique et en faisant trembler le sens. S’agit-il d’images ou bien de sensations? Cette phrase, déjà, vous entraîne dans une autre dimension qui, brouillant tête et cœur, émeut toute votre épaisseur charnelle. Ou plutôt va l’émouvoir à mesure que l’effet produit par cette phrase sera multiplié par les suivantes.

Cependant, plus la lecture vous entraîne dans un engagement proche de l’étreinte – une étreinte aérienne -, plus vous devenez vigilant car cette résistance intensifie la relation avec le livre. Vous remarquez alors que, étant à présent accordé à la phrase, vous commencez à percevoir quelque chose qui, pour apparaître, avait justement besoin de cet accord, et qui est un espace très efficient et très étrange. C’est que La dernière femme de Claudine Bertrand n’est pas qu’un récitatif poétique à la bizarre douceur syncopée, mais un livre à l’envers puisqu’il établit ses références depuis l’intérieur de lui-même.

Cette impression de renversement interne s’enrichit encore quand vous prenez conscience que, dans son élan, frémit un désir bien plus secret. Vous hésitez longuement avant d’y reconnaître une vie à la recherche du modèle originel dont elle dépend et dont elle voudrait, ici, provoquer l’apparition afin d’y lire son propre sens. Claudine Bertrand ne compose pas seulement un poème : elle tente, à travers son élaboration, d’en réanimer la fonction la plus ancienne, qui est d’être le révélateur de la Figure. Autrement dit de la force naturelle la plus intime, avec sa chair de ténèbres et sa volonté de tirer de l’obscur une forme éclaircie.

Peut-être tout cela est-il au fond une remontée vers l’enfance, non pas telle que la reconstitue la mémoire, mais telle qu’au contraire elle échappe au souvenir dans son tourbillon de violences et d’enchantements. Après tout, l’enfance elle aussi est une sorte d’élément à l’état sauvage tant que son énergie n’a pas été captivée dans un Visage! L’étonnant, dans cette Dernière femme, est que l’auteur y soit allée par le poème vers le sens de sa vie, et en utilisant le perpétuel présent de l’écriture comme une surface miroitante où viennent se projeter les vieilles ombres.
Bernard Noël
In Lettres québécoises, automne 2001

MAIN DE DERNIÈRE FEMME

Le corps en tête de Claudine Bertrand
L’Atelier des brisants, 111 p.

La dernière femme de Claudine Bertrand
Traduit en tchèque par Jana Boxberger, Protis, 1140 p.

L’année 2000 est celle de La dernière femme. En plusieurs lieux, par Claudine Bertrand. «Elle se répète le même film rejoué en accéléré écarte un peu les jambes sa langue à plein corps.» Je veux dire : elle survient à Prague neuf ans après Montréal, et deux fois traduite : en langue tchèque, par une femme; en dessin par un homme. «Le siècle appartient à la nuit il fait très chaud ce soir elle encourt la chance et se réveille enroulée d’un autre corps.» «…le visage peint moitié de nuit moitié de jour.» Voici la moitié/moitié du passage de siècle au travers du corps féminin. Celui qu’annonce trois ans plus tôt la dédicace d’un livre «pour une fille qui naîtra de moi et moi d’elle Marie-Anaïs Nadja…»

Nadja? «6 octobre -…je sors vers quatre heures pour l’intention de me rendre à pied à «la Nouvelle France» où je dois rejoindre Nadja à cinq heures et demie.» Voici donc André Breton en personne, partant pour la Nouvelle France. Mais j’y suis déjà arrivé, qui se nomme désormais Canada, et Québec, en écriture de poésie. Une écriture s’y délivre, d’un an l’autre, d’année en année. Idole errante. Memory. Fiction-nuit. La dernière femme (La passion au féminin). Une main contre le délire. L’amoureuse intérieure. Liturgie du corps. Tomber du jour. À 2000 années-lumière d’ici. L’énigme du futur. Le corps en tête.

L’un des livres me parlait en premier : Une main contre le délire. Portant sur la page de couverture la composition en panoplie de Roch Plante – qui n’est autre que Réjean Ducharme. Je le lis à Senago, près de Milan, dans la Villa Borromee : «D’hier à demain/et plus loin/ne se souvient de rien/pas même d’ici//……Ses yeux/la zone grise/qu’elle pose/sur les heures/sans rien retenir//… Le corps de l’autre/à bout de souffle/l’homme/d’un soir trop long/à écouter//…Un opéra lointain/lui bouleverse/un futur intérieur.» Quel sera ce salon au fond d’un lac aménagé par une femme qui adresse les signes de la dénégation par cette distance du tout près : «…elle reprend goût/à la nuit/de tous les jours.» Cette Femme à fables en invente par lignes : «…s’invente/un dieu/à force d’écrire.» Une espèce d’imperturbable évidence, écrira Bernard Noël : sentiment étrange d’une action en cours.

Femme épique
Il est vrai que Le corps en tête est une singulière avance : «Des mains poussent. Elles soufflent sous ma robe…Enlangue-moi, ô loup de mer… Plante tes dents… chairis-moi…» J’aperçois une épopée au féminin qui serait un épique taoïste, par le moins-dit. Car aucune femme peut-être ne fut épopiste. Imagine-t-on La Jérusalem délivrée ou La Messiade ou Paradise lost écrites par une femme? Mais au-dessus de ces monstres de poésie s’esquisse l’ombre plus haute du poème au féminin. Pernette du Guillet, avec son nom d’héroïne d’une simple fable de La Fontaine, nous enchante infiniment plus que ces vastes machines : «L’heur de mon mal enflammant le désir// …Qui fait que mort tient l’autre en son pouvoir// …Dieu aveuglé, tu nous as fait avoir / Du bien le mal…» Je vois, par Claudine Bertrand, approcher de minces et violents dangers : «Le jour s’arme de regards sans yeux // ,,,il lui use les hanches. Plus rien n’est à lui… devenu ce qu’il voit.» Et «l’infatigable sorcier» est mis à merci par celle qui «mange un signe dans chaque tableau». Or, «le feu coule de toi en moi, et c’est mon sang. Il siffle dans mes veines». Or chaque page est alors épisode. «Je m’allonge à vos côtés. Nos corps s’en vont de fable en fable.»

Au centre de la suite sans repère une dramatique. «L’ultime nuit, plus vaste et noire que les autres, enlace nos corps / seins et cuisses gémissent / Une histoire délirante / Le dernier matin, on se baigne / Dans la lumière crue je songe à ce corps. / Je cache mon visage en larmes, l’orage de profil / Je n’entends que la rage / Ce matin où tout s’est joué en un éclair.» L’amoureuse intérieure : mais en quel «épisode»? «Une image floue dans l’audace de la lumière…» Or, «elle retrouve invariablement son existence entre les lignes».

L’audace de la lumière
Épisode et fable. «Derrière une voix suppliante, j’entends celle du père, du frère, de l’amant, puis de l’enfant. Tant de choses à taire / le désir n’est-il qu’une passion orpheline dans ce pays de sable…» «Voix au-dedans de la voix, jets de vie…» «Reprise de la scène primitive / Mon côté femme, je le camoufle / sous la chair, veillent des griffures / Le café dans la tasse, je n’en ai pas bu.» Ainsi, le poème dit plus vite, plus fort, ce qui serait un romanesque longtemps. Il marque au fer la fragilité. Voici donc l’audace de la lumière.

S’il y a «québécoiserie» – comme disait Leiris – en cette forme d’imperturbable douleur, c’est bien dans cette façon de laisser basculer le paysage. Cette fois, là encore; autour du corps féminin. Ici plus qu’ailleurs on voit l’univers bouger soudain. Il n’y avait pas de voie fluviale, pas de bec avancé, avant le récit corporel qui conduit sous cette falaise et au bord de cette île le navire mallarméen porteur de femmes et d’hommes : «Au seul souci de voyager / Outre une Inde splendide et trouble / Ce salut soit le messager / Du temps, cap que ta poupe double // …Solitude récif étoile / À n’importe ce qui valut / Le blanc souci de notre toile.» L’écoute mallarméenne m’a fait longtemps penser, avant de le voir, au pays de Nelligan. Le Huron à Versailles, dont les belles dames vérifient, à l’instant de son baptême debout dans l’eau, qu’il n’est pas celui de l’ennuque raconté par les Actes des Apôtres, le voilà façonné par le corps au féminin, qui lui donne pouvoir de continuer l’univers sans que celui-ci s’abîme au chaos.

Or, de même qu’il s’en faut d’être deux pour pouvoir poursuivre le tracé du monde, il fallait la double langue fécondante sur le Saint-Laurent. Aujourd’hui, pas de meilleure «Défense et illustration de la langue québécoise», que cette langue de poésie en dix livres où Claudine Bertrand, porteuse d’Arcade et cariatide elle-même, porte l’imperturbable évidence d’une prosepoésie de parfaite langue française : lumineuse fenêtre au même continent, pour l’ample toile en la langue anglaise – celle que rencontre soudain Baudelaire en Poe et dont il a ramené le filet au continent européen.

«Ici, dans le silence» où «la dernière femme {est} enfermée dans le roman d’un sujet inavouable appelé délire». Une main vient et devient «contre le délire», qui est poème. Quand le F de femme «tient lieu de mémoire d’une enfance à l’eau de prose». Car «la forme du journal intime tient à l’œil nu». Or la nudité de l’œil est poésie. «Tu me hâtes en toi», dans les mots de Gaston Miron. Dont elle est la successeur authentique et la sauvage parèdre.

Jean-Pierre Faye , In Revue Spirale, 2003

Commentaire sur « Rêves de paysage » par Jean – Paul Gavard-Perret (2 avril 2020) – littéraire .com

Avec un style sou­vent lapi­daire, les mots d’un tel livre sont au ser­vice d’ un « pay­sage » dont Clau­dine Ber­trand, telle une “Der­nière femme” devient la voyelle, la pierre sau­vage. Elle l’éclaire par tres­saille­ments pour en déli­vrer les secrets. Mais, dans ce lieu, elle n’est pas for­cé­ment seule. Peut se « croi­ser un homme au hasard » pour une jubi­la­tion de l’éros que sou­ligne une der­nière photo de Joël Leick : buste nu de femme recou­vert de mon­naie du pape. C’est comme si l’amour venait moins pour cas­ser le cours des choses que ren­for­cer le che­min de la vie et inven­ter la com­mu­nauté inavouable au sein d’une entropie.

Existe un jeu entre l’imaginaire et à la réa­lité, bref entre deux uni­vers et des lieux inso­lites sou­li­gnés par les pho­to­gra­phies en noir et blanc de Joël Leick. Le pay­sage est à la fois simple et com­plexe car en lui et ses sur­plombs et para­digmes “Le ciel défait ma che­ve­lure / délivre des sons /sur la plage offerte”.
Cette che­ve­lure n’est en rien bau­de­lai­rienne mais s’ouvre à la fic­tion et la chute qui inter­rogent à leur façon la ques­tion du nous, de l’amour, ses fris­sons, ses sen­sa­tions, ses ivresses et son tumulte intérieur.

La pas­sion est là sans forme alam­bi­quée mais celle qui écri­vait : « depuis le début des temps / je m’appelle Constance / mal­gré tout je me sens prête à décol­ler » reste dans sa sen­sua­lité exis­ten­tielle. La chair filtre, la langue s’évade et jusqu’au ventre glisse une pluie de bai­sers là où le réel s’épuise avant que, plus loin, après, les pho­tos de Leick avec leurs arbres aux branches impor­tunes créent un autre pay­sage secret.
Le monde une fois encore devient pas­sion et l’auteure son pas­seur, qu’importe si une « héroïne / empri­son­née » semble bri­sée.  Les his­toires d’amour se font encore étreintes obs­ti­nées “d’une langue à l’autre” en des caprices allon­gés et iso­lés de l’horizon.

Jean – Paul Gavard-Perret (2 avril 2020) – littéraire .com

Sur « Fleurs d’orage » : lire le « Fil de lecture » de France Burghelle-Rey et la postface de Lionel Ray

Fil de lecture de France Burghelle-Rey : Fleurs d’orage, Claudine Bertrand, Editions Henry.

Le recueil s’ouvre sur l’alliance de la parole avec le monde et sur le désir pour «  le poète aveugle », Roland Giguère, qui a choisi le suicide et au souvenir duquel Claudine Bertrand dédie son texte, de retourner au limon. Pour ce faire se déploie, dès les premières pages, une isotopie de la liquidité. L’eau, sous toutes ses formes, est ici un élément rédempteur et permet à l’errant de trouver son identité. La narratrice, en union avec son interlocuteur, se métamorphose et trouve sa définition : «  je suis méditerranée ».

Au sein de cet univers «  cobalt » et  «  indigo  » «  les «  fleurs d’orages  » dans un vers éponyme et la «  couleur fraîche sur dalles chaudes  » s’associent au champ lexical du bleu.

Le livre formé, avec harmonie, de quatrains aux vers courts et composé de quatre volets avance comme autant de vagues qui se déposent sur le sable du repos définitif. La première partie se clôt sur la révélation que l’eau et les mots sont une même et unique  chose : «  l’eau des psaumes  » où l’on va savoir si le poète ( destinataire ou narrateur ? ), dans un «  éden métissé  », pourra trouver le salut.

Le second volet, après une allusion au tsunami et à la fuite, s’achève sur une profession optimiste du poète disparu qui a écrit :

«   Nous ne craignons pas
les profondeurs

si nous pouvons
remonter plus haut  »

A l’ouverture de la partie suivante, c’est une langue aux accents homériques qui s’offre au lecteur avec, comme cadre encore, les éléments marins et comme moyens, des épithètes et expansions diverses dignes des grands textes :

«  l’orpheline éternité  »
«  abîmés de bleu les nuages saturés  »
«  l’indéchiffrable ailleurs  »  

Et au milieu de la mer qui «  ensorcelle  » et qui grise : l’espoir. A noter, également, malgré tout un lexique funèbre, ces deux vers remarquables :

«  jamais plus le siècle
ne piratera ton verbe  »

Puis la musique, «  cette alchimie  », semble bien la clé dans «  le lamento d’un art sacré ».

Le volet quatre réitère ces isotopies. L’eau, sous l’aspect, cette fois, de la glace et les couleurs également, accompagnent l’hommage au peintre :

« Revoir les paysages
de Sisley lointains

en bordure du Loing
des péniches évoluent  » 

Assonances et allitérations y remplissent leur rôle synesthésique et l’art de Claudine Bertrand – à la fois, dans son sens et sa forme – nous comble :

« Moulin près du pont
un jeu limpide

de teintes ciel de lit
parfois mauve fauve

L’insolence de la cigale
cet été-là stridence
l’orgie la complainte
que l’on délecte »

Enfin, nous dit «  celle qui sait  », le poète, sourcier et visionnaire, choisit, dans un siècle ravagé, de remonter le fleuve.

Avec l’expérience, l’écriture de la poète s’est parfaite. Elle est devenue ici magique, mettant le doigt, avec ce sentiment d’évidence propre à la poésie, sur la beauté du monde.

Postface de Lionel Ray (Extrait)

J’avance comme l’eau, cette citation du poète Roland Giguère au souvenir de qui est dédié le recueil de Claudine Bertrand, oriente notre lecture. C’est indiquer que le mouvement (qui implique énergie) est au principe de la vie, comme de la parole-poème et de la voix elle-même, et du temps qui ne cesse pas.

Claudine Bertrand et l’Afrique par Thierry Sinda

Dans les poèmes que nous vous donnons à lire, la poétesse canadienne Claudine Bertrand exprime sa fascination pour l’Afrique et pour la peau noire qui y est maîtresse ès beauté. C’est sous le grand
étendard Passion Afrique qu’elle les a tout naturellement regroupés.
Même si Claudine Bertrand a forcément un regard d’Occidentale, elle est illuminée par ce « pays de ruine et de lumière » par « ce pays de la mort » « où prononcer le nom du Tyran / te rends la parole » !
En tant que poétesse sensible à tous les ailleurs, elle tente de faire sauter les « portes closes » des « lèvres interdites » « Jusqu’ à ce qu’une fleur apparaisse » à celui qui « attend(s) les mots des poètes /comme des clés/ qui libèrent de la barbarie » !
Dès lors sa poésie se fait engagement en faveur de la dignité de celui qu’elle appelle dans son prisme blanc : l’ « Homme sauvage / à la bouche nomade » et qui n’est autre que l’Africain noir…
S’aventurer sans freins dans les méandres initiatiques de l’Afrique sauvage réattribue la profonde parole-lumière à Claudine Bertrand, laquelle découvre, au risque de se grandement brûler les yeux : la perfection de la prière noire de l’Amour noir ensorceleur : « aimer est une prière noire / Au rythme du tam-tam / des peaux nues / brillent comme une affiche ».
La poésie de Claudine Bertrand est une poésie subtilement engagée, où la force des images, propres aux authentiques poètes, domine. Dans son sujet de passion, et bien au-delà de son sujet de passion, sa
mémoire ancienne formatée l’amène à déborder mécaniquement en émettant des prises de possession relatives à l’écriture, à la mort, au
rôle des poètes et à l’Histoire.
Thierry SINDA

Hommage au poète par Monique Pagé, prononcé le 15 février 2015 et paru dans la revue « Carquois »

Mme Claudine Bertrand, femme de parole nous fait l’honneur d’être parmi nous

Poète, éditrice, animatrice de radio, Claudine Bertrand est une femme passionnée. Son activité poétique comporte deux aspects : la création littéraire et la création de lieux de diffusion de la poésie.

Au début des années 80, des femmes poètes prennent de plus en plus et collectivement la parole dans le sillage des années 70, mais d’une manière plus intime. Claudine Bertrand fait partie de ces pionnières. Depuis cette époque, dit-elle, il y a davantage de femmes dans le monde littéraire. Bien que les lieux de parole collective se sont raréfiés, les femmes poursuivent toujours leur création et ce malgré les événements sociaux et politiques qui menacent cette parole.

En 1981, Claudine Bertrand fonde la revue Arcade réservée à l’écriture des femmes. Elle en a été l’éditrice durant plus de 25 ans. En 2006, elle crée la revue en ligne  mouvances.ca pour donner la parole aux écrivains. Elle est aussi responsable du volet poétique à la revue Des Rails (desrails.free.fr). Elle participe à la mise sur pieds de l’événement La poésie dans le métro, une façon de démystifier la poésie en la rapprochant du public.

Après une carrière en enseignement de la littérature au collégial, Claudine Bertrand éprouve toujours la nécessité de parler de littérature. Elle anime une émission littéraire hebdomadaire le mercredi soir sur la chaine MF Radio Ville-Marie (91,3) de 20h à 21h.

Respectueuse du besoin de parole de chacun de nous, consciente du besoin d’expression d’une société, Claudine Bertrand nous encourage à écrire : « à chacun sa parole c’est en écrivant qu’on évolue, écrire c’est prendre le risque de trouver sa forme…»

30 ans d’activités

Claudine a publié son premier recueil en 1983, Idole errante, aux Éditions Lèvres Urbaines. Une vingtaine de recueils ont suivi, ici ou à l’étranger. Deux autres sont à paraître en France au printemps 2015. Une anthologie, Rouge assoiffée, (L’Hexagone, 2011), regroupe le parcours de l’auteure sur une période de trente ans. Louise Dupré, qui la connait bien, en a fait le choix des textes et rédigé la préface. Un livre incontournable.

Ses livres et ses activités en France et en Afrique, ont contribué à réaliser ce pont qui transporte la parole québécoise au-delà de nos frontières. D’ailleurs le prix Tristan-Tzara lui a été décerné en 2001 pour Le corps en tête. Elle est la seule québécoise, à ce jour, à avoir obtenu ce prix qui est aussi, pour elle, une reconnaissance du langage québécois, vif et original.

«Elle trempe ses mains dans l’eau de l’Éden.

Elle s’en asperge de la tête aux pieds.

Elle entre dans son regard bien décidée à aller jusqu’au bout.» (Le Corps en tête, l’Atelier des Brisants, France, 2001)

Au Québec, en 2002, le Prix Saint-Denys Garneau, lui a été décerné conjointement avec l’artiste plasticienne Chantal Legendre pour L’énigme du futur, un livre d’artiste. Ce prix signifie beaucoup pour elle d’autant plus que Saint-Denys fut un poète associé à une rupture pour ne pas dire une évolution de la poésie au Québec.

La Chute des voyelles, sorti en 2004, réagit au 11 septembre 2001, un l’événement qui fait face à l’incompréhension totale. Le style épouse cette émotion : le langage de rupture est hachuré. Ainsi,  «Dire je est lourd / surtout quand il fait défaut» (p.36)

Avec Une main contre le délire, l’écriture se fait plus cinématographique. Des sortes de tableaux ou miniatures en poèmes rendent compte de l’écriture face aux situations intimes et à la vie. La forme et le titre s’imposent. Chaque livre propose une intensité à travers l’expérience de l’écriture.      «Elle suivrait / n’importe qui /pour échapper à sa ligne de vie » (p.21)

Écrire c’est, pour Claudine Bertrand, se relier aux autres. Sa poésie met en image une réalité ou projette une autre vision de la réalité.  Elle écrit tous les jours. Les textes s’accumulent. L’auteure choisit, élague, rassemble. Elle trouve une unité à travers tout ce déséquilibre que constitue une portion de vie en mots.  

«Quand elle se voudrait à l’abri, les vertiges de l’écriture, instant après instant, l’obsède parmi phrases et silence. [] Elle retrouve invariablement son existence entre les lignes»  (L’Amoureuse intérieure,  1997, p.15 et p.19)

D’un recueil à l’autre, son écriture évolue et elle me confie que plus elle vieillit plus elle s’ouvre aux autres cultures. Elle arrive à l’essentiel, quelques vers, une écriture épurée. Le mystère africain y est-il pour quelque chose?

«Avec pour malle / Ses délires / D’images/ À profusion»

(Au large du Sénégal, poésie, Éditions Rougier, collection « Plis urgents », 2013)

 

LIVRES – « Passion Afrique » et « Au large du Sénégal », sur le site afrique.net

Après avoir a enseigné le français au Collège de Rosemont à Montréal de 1973 à 2010, l’écrivaine et poétesse canadienne Claudine Bertrand se consacre presque exclusivement à la poésie. Une passion qui lui fait chanter sa deuxième passion : l’Afrique. Découverte.

A travers Passion Afrique et Au large du Sénégal parus aux éditions Rougier V, tous deux illustrés par Michel Mousseau, la poétesse canadienne, Claudine Bertrand, offre aux lecteurs deux petits recueils de « Poésie du voyage ». Infatigable voyageuse elle-même, l’auteur ne fait pas mystère de sa passion pour l’Afrique. Ce qui justifie en effet l’un des titres. Et cette passion qui la fait courir depuis plusieurs années à travers le continent africain, elle la chante notamment dans l’un de ces poèmes :

« Je découpe la question du hasard
Pour accueillir ce qui surgit

La passion Afrique
Tu me l’as révélée
Avec ton corps dansant

Puis chaque matin
Tu disparais
En m’offrant des vœux
Comme des cailloux
Pour repousser la frontière
Derrière chaque syllabe »

Sa passion, Claudine Bertrand la vit de voyage en voyage, au Bénin notamment auquel elle consacre de surcroît plusieurs poèmes tout comme au Sénégal dont l’un des recueils est entièrement dédié : Au large du Sénégal. Ecoutez la poétesse :

« Eloignés du large
On marche de nuit
Sur la poussière des ancêtres
L’homme de l’île
Aux nombreux dédales
Enlace nos regards
Dissipant le lendemain
Encore trop loin »

Pratiques à transporter de par leur format, l’on retrouvera dans les deux recueils de poèmes de Claudine Bertrand qui sont faits pour accompagner le lecteur partout : brièveté, émotion et force des mots. Trois caractéristiques qui font qu’ils incitent au rituel du recommencement de la lecture.

Poétesse prolifique 

Passion Afrique et Au large du Sénégal font partie intégrante d’une panoplie d’ouvrages poétiques de l’auteur et dont certains ont été déjà primés au Canada et à l’étranger. Entre autres distinctions, Claudine Betrand a été lauréate du Prix Femme de mérite en 1997 et médaillée d’or du Rayonnement culturel, Prix de poésie en 1998 de la Société des écrivains canadiens, Médaillée de l’Assemblée nationale française le 21 juin 1999 pour le poème « À 2000 années lumière d’ici » publié dans l’Anthologie parlementaire de poèmes, préface de Laurent Fabius, Éditions Bartillat, Paris, 1999, Prix Tristan-Tzara en 2001, Prix Saint-Denys Garneau en 2002 avec l’artiste française Chantal Legendre et Lauréate en 2010 du Grand prix de poésie du Salon international des poètes francophones pour l’ensemble de son œuvre.
Au moment même où le monde littéraire s’indigne de la désaffection observée vis-à-vis des festivals de poésie, Claudine Bertrand veut continuer à porter le flambeau. Ce n’est point étonnant si elle joue un rôle de premier plan dans la vie de la poésie au Québec. Après avoir fondé et dirigé la revue Arcade de 1981 à 2006, elle officie depuis 2006 à la tête d’une revue en ligne désormais célèbre Mouvances.ca. Et elle est également Ambassadrice de la poésie québécoise.

http://www.courrierdesafriques.net/2015/02/livres-passion-dafrique-et-au-large-du-senegal

Titre : Passion Afrique
Langue : Français
Editeur : Rougier V.
Prix : 9 euros

Titre : Au large du Sénégal
Langue : Français
Editeur : Rougier V.
Prix : 16 euros

« Claudine Bertrand et la concision du verset » par Juliette Darle

 

Claudine Bertrand et la concision du verset par Juliette Darle
Itinéraires et contacts de cultures, vol. 2,
Editions l’Harmattan, 2002

 

II convient aujourd’hui de saluer la présence parmi nous de Claudine Bertrand, la poète québécoise, puisqu’elle vient d’être distinguée, à   l’unanimité, par un jury de poètes et de professeurs éminents. Le prix Tristan Tzara 2000-2001, celui du millénaire, lui est en effet décerné pour un livre dont le titre s’avère porteur de tous les fantasmes, Le Corps en tête. Ce livre paraît en France, dans la collection que Bernard Noël dirige à « L’Atelier des brisants ».

Impossible d’évoquer la lauréate dans son activité multiforme. Il figure une véritable rose des vents. Les itinéraires que trace la poète, I’écrivaine, l’enseignante et la conférencière, la fondatrice de revue, celle que l’on entend sur les radios. Sans oublier l’éditrice, la messagère entre Québec et France, l’apôtre passionné de la langue de Baudelaire.

D’elle, je ne veux aborder pour l’instant que trois livres. A l’instar de Tristan Tzara, Claudine Bertrand tient à l’accompagnement des peintres : Marcelle Ferron et son « Cosmos rouge », pour Tomber du jour, le dessinateur Eric Bonnefon dont les fusains ponctuent les proses de La Dernière Femme.

La voyageuse
Sous les traits de la passante, de la voyageuse toujours en déplacement, celle qui hante volontiers les pages de Tomber du jour n’apparait qu’à une certaine distance, évoquée de préférence à la troisième personne. Son mouvement sans cesse dérange les lignes du paysage dont la vision se métamorphose. Obstinément, il ramène à la mémoire l’un des premiers titres de I’auteure, L ‘Idole errante.
Plus ou moins habitée par I’inquiétude, la figure semble mener comme une quête. Et quelque chose va finir par lui répondre, – ou par cerner la question – , quelque chose qui vient de l’espace, de l’horizon ou de l’intérieur de soi. D’évidence une telle démarche induit l’allure du poème, le poids de la césure entre les deux strophes inégales, la concision de la seconde et sa portée d’accent. Parfois sens et souffle demeurent en suspens. Car

Il est des voyages

dont on ne croit jamais pouvoir revenir

Et dont on ignore quand ils ont commencé

Il arrive qu’un être humain croise un site exceptionnel, et la conscience du mystère naît de la vision.

Dans une chute

où s’abreuvent les loups

ils se purifient des pieds à la tête

Mais qu’ont-ils tant à exorciser


Le livre d’une déchirure
Sous ce titre singulier, La Dernière femme, s’inscrit un livre qui n’est pas moins, celui d’une métamorphose. Car de cette « dernière femme », celle d’un passé qui se veut révolu, une autre est en train de naître, porteuse d’avenir.

L’écriture ne va pas ici sans courage puisqu’elle traverse une épreuve de vérité dont les mots finissent par émerger comme d’eux-mêmes. Ils semblent jaillir du plus loin de l’enfance et d’un secret impossible à dire, au travers d’une déchirure qui fait obstacle à toute parole.
A Virginie, sa fille, la poète dédie cette mise à nu d’une mémoire blessée, cette neuvaine de plongées et de désolation qui n’exige pas moins une bonne centaine de versets plus ou moins brefs.
L’accès à l’écriture, à l’unité intérieure, ne s’acquiert ici que par un combat sans merci contre soi-même, au cours duquel, parfois, le sentiment de la fatalité ou la douleur vous dépassent, vous meurtrissent.
La complexité du texte reprend celle du drame, avec les contradictions, les flux et reflux de l’introspection poursuivie, une solitaire parle, tandis que deux personnes engagent en elle une lutte inexorable. L’une qu’il s’agit d’anéantir, « elle » n’est vue qu’à la troisième personne. L’autre n’interviendra qu’au troisième mouvement du livre pour dire «je ». Si de temps en temps quelque complicité les rapproche, cette autre va néanmoins prendre forme et vie, parvenir à l’écriture pour ainsi trouver le salut.
Ce chemin d’une quête côtoie le vide quelquefois, il peut frôler un gouffre, s’ouvrir « sur les pages manquantes ». Nulle tentation pourtant d’adoucir l’angle vif, d’atténuer la charge de mort sous-jacente, la vision noire d’une errance autour des tombes.

Si tout poète avec Rimbaud cherche obstinément « le lieu et la formule », ils surgissent ici de la conscience mise à l’épreuve. La formulation dans ses instants de beauté peut naître du pire vécu. II suffit qu’il prenne forme, qu’une lucidité implacable vienne décanter le verbe. Ainsi la figure qui parle se rend-elle à l’évidence : « Je l’aimais d’un amour crépusculaire mais l’extase venait toujours m’inonder de grisaille. »

À partir de là toutes les remémorations peuvent se dire, le passé s’assume, la parole libérée veut explorer « l’émotion appelée poésie ». Déjà elle salue l’apparition d’une « femme soleil » dont elle suggère l’amour latent, elle procède à l’effacement des stigmates anciens.

Une telle liberté, qui sort de la chrysalide, c’est l’innovation d’une voix. Ce forage opiniâtre impulse un rythme puissant dans ses variations, marquées d’éclats intenses. La ligne verbale, il arrive qu’elle déferle, et qu’en ruptures, tourbillons ou chocs, elle ait des violences d’eaux folles, leurs remontées soudaines, leurs retours de courant.

Le corps en tête
« J’habite tes corps en voyage dans l’espace et le temps. Où que tu sois, je suis. » Ainsi commence le livre très libre d’une femme à l’écoute de l’amour dont elle vit. En elle-même comme en dehors, elle n’a de cesse d’en observer le mouvement. Et son premier regard, vers lui, qui voyage loin, s’avère fondateur de légende. Le titre, Le Corps en tête suppose une certaine insistance de I’érotisme, une certaine aura sensuelle. Cependant que s’imposent d’emblée, à travers le magnétisme du corps, la singularité d’un imaginaire et les inflexions d’une voix dont on retient la résonance. « Le poète est un passant qui prend mon visage. »

L’écriture déroule un parcours que ponctue au-delà des voyages, des séparations, des temps d’absence, toute une mémoire d’instants et de paysages. Les fantasmes inscrits vivent d’une lumière qui change et d’un regard qui change plus encore. L’amour ici ne cesse de mettre toute chose en mouvement, d’en moduler la structure, d’en réorienter le sens : «  Toutes les pierres roulent vers toi, vers le centre de toi. Et elles reviennent vers moi en roulant ton nom. Et l’air qu’elles déplacent est le vent de la vie. »

Lorsqu’il s’accomplit en durée, l’amour donne à ceux qui le vivent la conscience, plus ou moins illusoire sans doute, d’avoir prise sur le temps. Il semble que la transfiguration du moment présent transfigure aussi le souvenir et la vision du futur. Pour Claudine Bertrand, cette alchimie du temps passe par l’entente des corps : « Simple épisode. Je m’allonge à vos côtés. Nos corps s’en vont de table en table. Ils font provision d’avenir. »

Ainsi l’accès à l’écriture invite à percevoir l’univers. « le poème résonne du mantra de la mer et du silence du monde. »
« Ascèse » singulière de l’amour lorsqu’il devient source de l’écrit. Car il est impossible qu’une vision du monde évolue du tout au tout sans impliquer la mutation de l’être visionnaire. L’auteure le sait, qui célèbre sa propre métamorphose. « Il faut voyager avec le son pour sortir de la solitude blanche. Ma bouche n’est plus ce trou dans la glace où je pêchais quelques mots. »

Sans leur concision, ces versets n’auraient pas un tel éclat, ni une telle portée. Ce goût de la brièveté qui va jusqu’à l’aphorisme répond à une exigence essentielle, ne l’oublions pas. Car on imagine l’invisible travail dont jaillissent l’allure spontanée du rythme et tant de fraîcheur inventive.